PAYSANS: LATERRE PEAU DE CHAGRIN (partie 4)

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QUELLE IDEE DE S'APPELER NATRON !

Quand on est un coin de terre « à peine plus fréquenté que le sol de la lune »...

Quand, sur cette terre masaï, au pied du mont « Ol Doinyo Lengaï » ( la montagne des  Dieux ») on est un lac de la vallée du grand rift...

Quand sur les berges du lac quelques nomades masaïs vivent avec leurs troupeaux...

Quand on est, aujourd'hui, un peu une petite mémoire de naissance du monde au pied du volcan Lengaï qui produit une lave unique au monde de par sa consistance et sa couleur...

Quand des millénaires ont chargé en sel les eaux de ce lac servant de miroir au Lengaï...

Quand la beauté du lieu est un cri en plein silence qui révèle l'urgence de préserver ce qui peut encore l'être...

Quand ce milieu  hostile, tant il fait chaud et tant l'eau est salée, arrive à héberger chaque année un million de flamants nains qui viennent se reproduire, quand 100 000 spécimens d'autres espèces d'oiseaux d'eau, dont beaucoup de migrateurs, y nichent, quand y vit le poisson Oreochromis alcalicus, endémique du lac... On pourrait n'être finalement qu'un lac où se croiseraient une poignée d'ornithologues, de volcanologues ou d'anthropologues...

                                                   le volcan sacré des Masaïs:Ol Doinyo Lengaï


 Mais s'appeler « Lac Natron » est presque suicidaire! En Tanzanie ou ailleurs.

Autant s'appeler « Na2 CO3·10H2O »...

Le lac Natron est en effet une fantastique réserve de soude. Carbonate naturel de sodium se rencontrant à l'état naturel dans les terrains désertiques des pays chauds ou dans certaines eaux. Il sert à la fabrication du verre de détergents et de savon. La soude, composante du natron, est mêlée à une grande quantité de sel. Tous les lacs d'où l'on extrait le natron contiennent du sel; si leur sol contient beaucoup de carbonate de chaux, on y recueille du carbonate de soude. C'est le Lac Natron...

Natron ! L'indice est trop évident pour un lac qui ne demanderait qu'à vivre caché son début de monde.

C'est comme donner aux braqueurs les plus expérimentés, plan et codes de sécurité de la Banque de France, avec en prime le trousseau de clés.

Nous ne doutons pas, par ailleurs, que si le Natron s'était appeler « Lac Rose » ou « Lac Lengaï», les fins limiers auraient quand même su remonter les mailles du filet. 

C'est TATA qui a su lire la carte.

La multinationale à la « Nano » a également une branche chimie.

TATA Chemicals, une division du conglomérat industriel multinational indien, projette de construire une énorme usine de soude au bord du lac Natron. Le projet qui a le soutien du gouvernement tanzanien vise à implanter à cet endroit une usine de soude qui, d'après les scientifiques, bouleverserait évidemment totalement l'écosystème où viennent se reproduire chaque année le million de flamants nains. Et ce, avec le soutien du gouvernement tanzanien... Le développement du projet prévoit, entre autres, d'envoyer 475 m3 de saumure par heure dans ce lac aux dimensions importantes, mais de faible profondeur (environ 50 cm et guère plus de 3 m.)








  Le lac Natron                                                        Une usine de TATA chemicals


Homi Khusrokhan, directeur général de la branche chimie TATA : "C'est une région peu développée, à 40 kilomètres du lac Magadi (lui aussi déjà exploité par TATA et sa filiale britannique, Uni Brunner Mond). Il n'y a pas de voies ferrées ou de routes. Nous devons tenir des rencontres publiques"  (avec les quelques nomades masaï... !)

Ici, pas de paysans sur cette terre austère, mais les Masaïs qui pratiquent un pastoralisme extensif, essentiellement nomade. Ils vivent du lait de leurs troupeaux. La résistance que TATA a du affronter en Inde ne se renouvellera pas. Il n'y a pas assez d'hommes pour défendre ce que l'humanité devrait elle-même défendre en son  nom.

Certes, la mobilisation d'un collectif d'ONG tanzaniennes et d'Afrique de l'Est a conduit la société TATA à retirer son rapport très controversé sur les conséquences sociales et environnementales du projet d'implantation de l'usine. La firme s'est engagée à de nouvelles études sur ces sujets afin d'obtenir l'autorisation d'exploiter, mais le mal semble fait.

Car en 2001, bien qu'aillant inscrit le Lac Natron sur le site de protection « Ramsar » des zones humides, ça n'a pas empêché le gouvernement tanzanien de donner son accord à l'implantation de l'usine. Les Masaïs qui vivent avec leurs bêtes et quelques ONG exsangues risquent de ne pas peser devant le moteur TATA, fût-il celui de la « Nano »

Mickey à la rescousse ?

« Il faut quelques instants à l'Européen moyen pour réaliser qu'il glisse à présent sur le miroir parfait d'une eau tellement salée qu'elle offre au ciel son image jumelle, et guère plus d'une nanoseconde pour qu'il se sente à jamais différent. » L'esprit nano plane décidemment au-dessus du Natron... C'est une journaliste du Figaro qui s'exprimait ainsi lors de son reportage in situ sur le premier long-métrage produit par... Disney Nature. C'est le Lac Natron qui a été choisi par le cinéaste ornithologue Matthew Aeberhard et la scénariste écrivain Mélanie Finn. Ils ont décidé de faire des oiseaux les vedettes d'un film, plaidoyer de ce coin de terre et d'eau.  Pour éviter le saccage, filmer leur semble une idée. « Faire constater la beauté par le monde entier n'est-il pas la meilleure façon de la protéger ? » C'est ce que dit Jean-François Camilleri, président du nouveau label Disney Nature. Le film, « Au pays des ailes pourpres » sortira le 17 décembre prochain...

Demain, peut-être, les flamants auront été épargnés par TATA. Le film qui aura réalisé quelques millions d'entrées drainera vers la vallée du rift et le Natron quelques nouveaux charters de touristes séduits par ce début de monde. Les Masaïs et leurs seules lances seront, eux, repoussés sur un territoire peau de chagrin qui leur échappera toujours un peu plus. Le Natron s'il ne s'assèche pas trop un peu plus à cause du réchauffement climatique gardera ses derniers flamants. Les hôtels pourront alors ouvrir les routes que TATA Chemicals n'aurait pas ouvertes. TAJ Hôtel fait partie de la multinationale multiforme TATA. Nous serons passés des espaces naturels aux réserves ; des réserves aux parcs d'attraction.

(4) suite avec la partie 5 : « la terre de Sekerot et celle de Juan », après demain sur ce blog...

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Publié dans Nord - Sud

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